Luc Bordeaux, disques vinyles

Luc, éleveur de boucs, 46 ans, Bordeaux

« La musique c’est la soundtrack de la vie et je raccroche plein de sons à des gens, des époques ou des lieux. C’est comme les B.O. de films, ça habille l’existence, ça ravive des souvenirs, provoque des émotions… »

Luc Bordeaux, disques vinyles

(NdlR : cette photo ci-dessus a été prise durant le Grand Confinement de 2020, à l’occasion d’un apéro-visio avec ses ami.e.s, il était dépité et un peu bourré, et  il tenait à vous le dire 😉 ) 

Quel a été ton premier contact avec un disque ? Et ton tout premier disque acheté ? Est-ce que tu l’as toujours ?

Mes parents s’étaient offert une chaîne hi-fi de qualité pour leur mariage au début des années 70. L’ironie, c’est qu’ils n’écoutaient quasiment jamais de musique, et leur maigre collection de LPs s’en ressentait : un peu de classique, un peu de musique traditionnelle, quelques Brel / Brassens / Barbara, des sketches de Coluche et Fernand Raynaud… et c’est à peu près tout. Le truc génial c’est que la platine avait 4 vitesses : les habituels 33 et 45 tours minute, mais aussi 78 tours, et chose très rare : 16 tours minute ! Chose que je n’ai jamais revue depuis ! Je ne sais pas à quoi ça servait. Tous petits, mon frangin et moi adorions écouter les disques à la mauvaise vitesse, et particulièrement nous faire peur en passant des 45 tours en 16 tours : toutes les voix au ralenti prenaient un aspect tellement grave et lugubre ! Avec le recul, je me demande si ma passion pour le death metal durant l’adolescence ne trouve pas son origine dans ces expérimentations sonores, ah ah ah. Le tout premier disque que j’ai acheté avec mon argent de poche, je crois que c’était le 45 tours de la B.O. de Ghostbusters ! Je ne l’ai plus et je ne suis pas sûr que je l’écouterais encore, ah ah. J’ai vite enchaîné avec les trucs qui passaient à la radio, c’était la grande époque de Duran Duran, Depeche Mode, Kim Wilde, Bronski Beat… J’ai encore les 45 tours de ces derniers, « Smalltown Boy » reste un indémodable. Et « Jump » de Van Halen, qui m’a très vite ouvert à des sonorités plus « violentes ».

vinyles Bronski Beat

Quel est ton support physique préféré et pourquoi ? Est-ce que tu achètes d’autres supports ?

Le vinyle, loin devant tout le reste. Je suis vieux : le CD n’avait pas encore été commercialisé (ou alors c’était vraiment le tout début est ça restait un truc de privilégiés) lorsque j’ai commencé à acheter des disques donc c’était naturellement le format standard. J’y suis toujours resté fidèle, contre vents et marées, et je n’ai eu mon premier lecteur CD que longtemps après tout le monde, quand j’ai réalisé que certains albums ne sortaient plus en vinyle. Les cassettes on été extrêmement importantes aussi, notamment pour se copier des disques entre potes, vu que personne n’avait le budget pour avoir une vraie collection. Comme le vinyle, j’ai jamais laissé tomber le format K7, j’en écoute toujours et adore encore faire des mixtapes.

Tu écoutes aussi du digital ?

Pour découvrir, oui, les plateformes comme Bandcamp sont très pratiques. YouTube aussi, on y trouve tellement de choses. Mais je n’ai pas le réflexe téléchargement hormis quelques rares trucs pour les mettre sur mon téléphone et les écouter en déplacement. J’écoute l’essentiel de la musique chez moi, sur ma platine.

Es-tu sensible aux formats en édition limitée ou collector ? Et est-ce que tu y accordes de l’importance au point de pouvoir acheter un disque collector sans pour autant être super fan de l’artiste ?

Non, ça a même tendance à me saouler vu que quasiment chaque sortie aujourd’hui a sa version « limitée » à la con. T’as même plus le côté exceptionnel, c’est devenu le standard. Surtout les vinyles couleur. Ma petite catchphrase sur le sujet c’est « I like my vinyl like I like my coffee and Sabbath/Flag: BLACK! » (désolé pour l’angliche, c’est pas pour faire pédant, mais ça marche moins bien en français). Ça m’arrive quand même de craquer occasionnellement sur une édition limitée si elle apporte quelque chose en plus : packaging qui se démarque, goodies bonus, etc. Mais je me contente généralement de l’édition standard.

Collection Luc Poison Idea

Parlons un peu de compiles maintenant. Est-ce que tu en as et est-ce que tu aimes ça ?

Oui, bien sûr, mais je trouve qu’aujourd’hui les rares compiles pertinentes sont soit les compiles régionales – un instantané d’une scène locale à un moment T – soit les compiles thématiques. Historiquement, du moins dans les styles musicaux qui m’intéressent, la compile avait initialement un rôle assez précis : donner l’opportunité à des artistes qui n’avaient ni label ni distribution de se faire connaître par ce biais, éventuellement se faire remarquer par des labels. La donne a complètement changé avec l’évolution des techniques : il est devenu beaucoup plus facile et moins coûteux d’enregistrer, d’éditer soi-même son disque, de le diffuser… Le home recording, internet, tout ça a bousculé le monde de la musique. Du coup je trouve que le principe même de la compilation, hormis les exceptions citées un peu avant, n’a plus vraiment lieu d’être. Les groupes vont trop souvent refiler un morceau en demi-teinte, jugé trop médiocre pour figurer sur leur album, par exemple, alors qu’il y a 30 ans de ça, ils auraient choisi leur meilleur titre ! Du coup ça donne des compiles un peu insipides aujourd’hui (les dernières compiles Maximum RocknRoll, par exemple, en sont un exemple flagrant, si on les compare à celles qu’ils sortaient au début des années 80). Enfin, je le vois comme ça. Dans un tout autre registre, plus DIY, je reste un fan du format mixtape sur cassette, j’en fais et en échange encore régulièrement, et on a même créé un petit cercle européen d’échanges de mixtapes sur Instagram et Facebook avec un ami (check it out, ça s’intitule @metalpunktapeexchange)

Collection de cassettes et mixtapes de Luc

Mais oui, ça fait d’ailleurs plusieurs fois que je te vois partager les publications et que je me dis « allez, je me lance » et puis, pour plein de raisons nulles, je ne le fais pas ! Allez, peut-être que cette fois-ci, ce sera la bonne… Sinon, est-ce que tu fais attention à l’artwork des disques ? Est-ce que c’est quelque chose d’important pour toi ? C’est quoi tes pochettes préférées ?

Hyper important, oui ! Je suis ultra sensible à l’aspect graphique des choses, je porte un réel intérêt à la typographie, la mise en page, les arts visuels en général… Pour moi un super disque avec une pochette dégueulasse est à moitié raté. Bon OK, la laideur est certes une notion subjective, et c’est souvent bien punk d’avoir une pochette moche, parfois ça marche. Dans deux styles visuels radicalement différents mais que j’adore, je mentionnerais les artworks des disques du label jazz Blue Note réalisés par Reid Miles – des chefs d’œuvre de jeux typographiques, de combinaisons de couleurs, de formes, etc. Et puis les pochettes de Crass / Crass Records, collages noirs et blancs sur de grands posters dépliants, avec une ligne esthétique cohérente ; ils ont quasiment redéfini l’esthétique punk à l’époque.

Ca pourrait t’arriver d’acheter un disque ou une cassette d’un groupe ou artiste que tu n’aimes pas spécialement, juste pour l’artwork ou l’objet ?

Ça ne m’est encore jamais arrivé, mais pourquoi pas ? Si mes finances le permettaient, je le ferais certainement de temps à autres.

quelques disques de chez Luc

Y’a-t-il un style de musique prédominant dans ta discothèque ?

Les deux styles clairement prédominants sont le punk et le heavy metal. Mais rien que là-dedans on retrouve des tas de sous-chapelles très hétéroclites, ça va du proto punk ou garage 60s au grindcore en passant par le hard psyché 70s, le thrash metal luciférien, ou la power pop bubblegum. Mais j’écoute d’autres trucs aussi : pas mal d’electro ces dernières années, BO de films, rap, soul, new wave, folk, indus…

Et alors, tu as un disque préféré ? Celui que tu sauves en cas d’incendie ou d’inondation ?

Non, impossible, y en a trop. Je crèverais brûlé ou noyé avant d’avoir pu me décider.

Comment ranges-tu tes disques ?

Mon côté un peu obsessionnel-compulsif m’a imposé un drôle de classement dans lequel personne d’autre ne pourrait se retrouver. J’ai deux grosses catégories prédominantes, metal et punk, donc. Dans cette dernière, je classe ça par pays (ou groupe de pays) : USA, UK, France, Japon, Scandinavie, Amérique latine, etc. et à l’intérieur de chaque sous-catégorie c’est classé par ordre alphabétique. Bizarrement, je ne fais pas ça avec le metal, où tout est classé par ordre alphabétique seulement. Ensuite j’ai des plus petites catégories : electro et B.O.F, rock/hard 70s, compilations, et puis les étagères « WTF » avec tout le reste, où Johnny Cash côtoie NWA et The Cure. Tout ça n’a aucun sens et c’est pas pratique, hein ? J’arrête pas d’essayer de me persuader de tout reclasser simplement par ordre alphabétique…

Collection de vinyles de Luc

C’est marrant comme on peut parfois se compliquer la vie… Après, peut-être que c’est aussi un moyen pour ton cerveau de faire sa gymnastique ? Et comment est-ce que tu te renseignes sur les sorties ? Est-ce que tu planifies tes achats ? Qu’est-ce qui va motiver l’achat d’un disque chez toi ?

Internet, les discussions et conseils d’ami.e.s, les fanzines… J’ai toujours gardé un œil sur l’actualité, mais je ne planifie pas grand chose. Je sais ce qui m’intéresse en général, soit j’essaie de le trouver, soit je le laisse me trouver, ahahah. Mais j’ai passé le stade « complétiste », j’ai pris vachement de recul sur tout ça, je me prends plus trop la tête, et puis il sort tellement de disques aujourd’hui que c’est devenu impossible de suivre… En vieillissant tu attaches moins d’importance à plein de trucs futiles comme ça, enfin il me semble.

étagère et bacs de disques chez Luc

Et en concerts, par exemple, tu achètes aussi des disques ?

A une époque énormément, oui, car il y avait beaucoup de distros qui trimbalaient leurs bacs dans les concerts. Ce qui n’existe presque plus aujourd’hui. Si un groupe que je vais voir en concert me plait, oui, je ne vais pas hésiter à prendre un disque sur leur table de merch (ou un t-shirt, mais les disques passent toujours avant).

As-tu un budget mensuel ?

Non, c’est complètement aléatoire, y a des mois où j’achète pas grand chose voire rien, d’autres où je me fais plaisir, tout dépend des sorties, des magasins visités, des concerts… Je revends aussi régulièrement des disques, parce que les goûts changent ou certains trucs vieillissent mal. Et je trouve qu’une bonne collection est une collection qui évolue.

C’est quoi le plus d’argent que tu aies dépensé dans un disque ?

Ça, j’ai un peu honte de l’avouer, même si c’est ridicule en comparaison de certains collectionneurs que je connais. C’est extrêmement rare que je lâche des grosses sommes dans des disques, mais de temps à autres, quand je peux me le permettre, il m’arrive de m’offrir un truc que je veux VRAIMENT, un truc que j’aurais peut-être pas l’occasion de retrouver, et que je sais que j’emmènerai six pieds sous terre avec moi. La plupart du temps, je suis hyper raisonnable dans mes dépenses.

Selfie avec disque Negative FX

Joli, la façon dont tu as éludé la question, haha. Je te charrie ! C’est bien aussi de laisser planer le mystère… C’est qui les meilleurs disquaires dans ta ville ? Ailleurs en France ? Dans le monde ?

Bordeaux n’est pas immense, il y a évidemment LE disquaire indé qui compte, Total Heaven, que je fréquente quasiment depuis son ouverture il y a plus de 20 ans. La plupart des autres disquaires de la ville ne font que de l’occase. En France, j’aime beaucoup Dangerhouse à Lyon, La Face Cachée à Metz même si je n’ai connu que l’ancienne boutique, certains disquaires à Toulouse et Marseille… A Paris, l’ancienne incarnation du Silence de la Rue à Montmartre dans les années 90 était une boutique incroyable, mais c’est déjà un lointain souvenir. Dans le monde, les Etats-Unis sont bien lotis en disquaires géniaux ; parmi ceux que j’ai pu visiter, énorme claque chez Joint Custody à Washington DC il y a quelques années. Citons aussi Landfill Rescue Unit à Portland, Daybreak à Seattle, Vinyl Conflict à Richmond, Armageddon à Boston… Amoeba à Los Angeles était rigolo à visiter pour son format gigantesque. Mon disquaire punk préféré reste sans doute Static Shock Musik à Berlin, et j’ai bien kiffé le style heavy metal lounge de Crypt Of The Wizard à Londres. Au début des 90s, j’allais parfois chez Music Mania à Courtrai en Belgique, un shop mythique et assez dingue. J’en oublie sûrement plein. Sinon les disquaires japonais sont toujours une expérience unique : la chaine de magasins Disk Union à Tokyo bien sûr, mais aussi Record Boy (Koenji), Revenge (Osaka), Time Bomb (Osaka), Answer (Nagoya, qui a malheureusement fermé ses portes récemment), ou le surréaliste Flower Records dans le quartier de Nakano à Tokyo qui vaut le coup d’œil si vous avez la chance de tomber à un moment où c’est ouvert (il m’aura fallu trois tentatives). Même si ces dernières années les bonnes occases se font plus rares au Japon, maintenant que les diggers du monde entier ont investi la place et vidé une partie des stocks.

« Home is where the record player is », est-ce que ça te parle comme phrase ?

Oui, comme je le disais un peu plus tôt, j’écoute une grosse partie de la musique chez moi, sur ma stéréo. J’aime détailler la pochette, lire les paroles en écoutant un disque. Mais la musique c’est la soundtrack de la vie et je raccroche plein de sons à des gens, des époques ou des lieux. C’est comme les B.O. de films, ça habille l’existence, ça ravive des souvenirs, provoque des émotions…

Selfie Luc avec disque

« La musique c’est la soundtrack de la vie« , mais tellement !! Je ne pourrais pas plus acquiescer. Maintenant, parle-nous de ta platine : c’est quoi, et qu’est-ce qui tourne dessus ?

Une vieille Technics MK2 1210 (noire), basique mais increvable, rachetée pour un prix modique à un DJ qui déménageait à l’étranger il y a une dizaine d’années. En ce moment-même y tourne l’excellent LP de Dernier Futur (Lyon) dont certains textes sont presque prophétiques en ces temps de pandémie. Ces derniers jours j’ai aussi écouté pas mal de death metal suédois (Nirvana 2002, Entombed, Interment…), Cuir, Bohren & Der Club Of Gore, Boy Harsher, Europe (oui, oui, le groupe de « Final Countdown » ! Vous pouvez rire, mais leur 2e album est excellent), du hardcore international actuel (Antimob, Rocky & The Sweden, Muro, Kohti Tuhoa…)… et pas mal de vieilleries obscures en préparation du podcast que mon pote Max et moi animons chaque semaine pendant ce confinement (page de pub ! C’est ici : https://podcast.ausha.co/poison-beats )Bac de disques chez Luc

Qu’est-ce que tu penses de tout ce qui est spéculation autour des disques, sur Discogs, sur Ebay…?

Discogs a bien tué le game, je trouve. Tout le monde aligne ses prix sur les tarifs hauts, du coup les cotes des disques se retrouvent complètement faussées dans la tête des gens. Combien de fois on a pu entendre la phrase « ça se vend super cher sur Discogs » alors que c’est basé sur des prix souvent arbitraires et complètement à côté de la plaque. J’adore Discogs en tant que base de donnée simple, complète et efficace, mais le déteste en tant qu’interface marchande.

C’est quoi pour toi la meilleure façon d’écouter un disque ?

Si c’est du death metal : en jogging avec une tisane.

L’interview touche à sa fin. Tu as quelque chose à rajouter ?

J’ai raconté bien assez de conneries. Allez écouter un disque maintenant.

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